Cette affiche de 1976, conservée au Musée de Bretagne, est une œuvre de l'illustratrice Claude Maillard pour le mouvement des Paysans travailleurs. Elle s'inscrit dans un contexte de lutte contre le remembrement intensif : les agriculteurs dénonçaient alors une technocratie administrative qui, en imposant la destruction des talus et des haies pour moderniser l'agriculture, sacrifiait le modèle paysan traditionnel au profit d'une logique de rendement industriel.

Publié le 1 février 2026. 

De la subsistance à la dépendance 

Constat de l’agriculture française dans la guerre économique.
 


 

 

 Synthèse

 

 

     L’agriculture française, troisième poste excédentaire de la balance commerciale, traverse une crise structurelle paradoxale. Dotée d’une singularité agronomique exceptionnelle et d’un arsenal de labels de qualité, la France a privilégié une stratégie de compétitivité hors prix[1] centrée centrée sur l’excellence. Cette orientation, tout en renforçant son influence culturelle par la gastrodiplomatie, a conduit à la marginalisation des productions de cœur de gamme, compromettant l’autonomie alimentaire. Premier producteur agricole de l’Union européenne, le pays est devenu importateur net de produits agricoles. Cette vulnérabilité est amplifiée par l’absence de mesures miroirs dans les accords commerciaux, la dépendance aux intrants importés, l’accaparement du foncier par des capitaux spéculatifs, et une guerre informationnelle ciblant les filières d’élevage. Une réorientation stratégique vers un modèle agricole souverain s’impose. 

 

 

Introduction 

 

    L’agriculture française constitue bien plus qu’un secteur économique parmi d’autres, elle représente un pilier fondamental de la puissance nationale et de l’identité collective. La notion même de puissance, définie comme la capacité de faire, de faire faire et de ne pas être contraint de faire, trouve dans la souveraineté alimentaire son expression la plus vitale. Cette souveraineté, comprise comme le droit fondamental d’un pays à maintenir et développer sa capacité de produire son alimentation de base tout en respectant la diversité culturelle et agricole, constitue la condition préalable à toute véritable sécurité alimentaire. Comme le dit si bien C. Harbulot « Il n'existe pas une définition unique de la souveraineté alimentaire, mais la plus élémentaire serait de rappeler la légitimité d'un pays à décider de se donner les moyens appropriés centrés sur ses propres capacités productives afin d'alimenter sa population dans un contexte de guerre économique, ainsi que dans les situations de crise provoquées par des conflits d'ordre géopolitique ou des catastrophes climatiques. Mais cette politique qui relève du bon sens élémentaire n'existe pas pour le moment. »

L’alimentation s’avère être, avec le langage, l’un des marqueurs les plus forts entre les humains, à la fois vecteur d’identité collective et instrument de différenciation culturelle. Le philosophe Olivier Assouly résume cette dimension : « L’identité de ce que nous ingérons a pour corollaire notre propre identité ». Dans le monde globalisé contemporain, cette fonction identitaire se heurte d’une part à l’asiatisation de nos pratiques alimentaires qui s’accélère, multipliant les types de plats disponibles, marqué par notre culture néophile ; d’autre part, cette abondance renforce par réaction, la volonté de se protéger d’une certaine uniformisation, comme en témoigne la patrimonialisation du repas gastronomique français à l’UNESCO ou l’émergence du locavorisme.[2]

Le territoire français bénéficie d’un potentiel agronomique unique au monde, résultant d’une convergence géographique exceptionnelle. Point de rencontre entre climats méridionaux et septentrionaux, il offre une diversité pédologique (couches superficielles du sol) remarquable comprenant des sols calcaires, granitiques et basaltiques permettant une palette de productions inégalée. Le secteur viti-vinicole incarne cette excellence à lui seul, mobilisant près de 450 000 emplois directs et indirects, générant 32 milliards d’euros de valeur ajoutée et dégageant un excédent commercial de 14,73 milliards d’euros en 2023.[3]

Pourtant, ce secteur vital est progressivement devenu un angle mort politique, relégué au seul cadre contraignant des négociations de la Politique Agricole Commune (PAC). Depuis les années 1950, la France a perdu 80 % de ses exploitations agricoles. Le choix stratégique d’une spécialisation orientée vers la compétitivité hors prix a engendré un paradoxe redoutable : malgré son statut de premier producteur agricole de l’Union européenne, la France est devenue importatrice nette de produits agricoles vis-à-vis de ses homologues européens.

Cette situation s’inscrit dans un contexte de guerre économique mondiale où l’alimentation représente un enjeu majeur de puissance. L’enjeu de cet article consiste à décortiquer les mécanismes par lesquels la quête d’excellence agricole a créé les conditions de sa propre vulnérabilité. Comment cette stratégie de différenciation qualitative a-t-elle finalement exposé l’agriculture française aux assauts de la mondialisation ? Jusqu’où l’ouverture au marché mondial met-elle en péril l’identité et l’autonomie alimentaire de la France ?

 

PARTIE I. De la subsistance à l’ouverture des marchés

 

1.1. De l’indépendance historique à la dépendance d’après-guerre

 

     L’histoire politique de la France fut longtemps rythmée par la menace récurrente des aléas climatiques. Les mauvaises récoltes constituaient des facteurs majeurs d’instabilité politique, déclenchant des révoltes paysannes violentes - les jacqueries - dont les traces jalonnent l’histoire française jusqu’au XVIIIe siècle. Ces soulèvements ont profondément marqué le rapport de l’État français à sa paysannerie, expliquant une certaine méfiance héritée vis-à-vis du monde paysan, perçu comme potentiellement subversif.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’insécurité alimentaire demeurait concrète. Les tickets de rationnement ne furent supprimés qu’en 1949. L’agriculture française n’atteignait qu’un taux d’autarcie alimentaire de 83 % avant 1939, imposant une modernisation urgente. Le Plan Monnet, orchestré dès 1946, nécessitait des capitaux massifs. [4]  L’aide américaine, formalisée par le Plan Marshall, devint indispensable mais suscitait une méfiance profonde.  

Cette assistance n’était pas gratuite : qualifiée par certains de plan vassalique, elle imposait à la France de rembourser une somme astronomique en importations américaines. Le plan Marchal est signé en 1947. Après la défaite de l’Allemagne, les États-Unis accordent des prêts bancaires au pays européens, pour les aider à se reconstruire, à condition qu’ils importent un montant équivalent (plus de 30 milliards de dollars actuels pour la France) d’équipement et de produits américains. L’Europe doit recevoir une assistance ou faire face a une détérioration économique sociale et politique d’une extrême gravité.  

Le parc de tracteurs francais, quadruple en trois ans. Le gouvernement présidé par le Général de Gaulle dissout la corporation paysanne et prétend expurgé toute traces du régime de Vichy, mais il opère une parfaite continuité avec celui-ci sur le volet agricole. Les brouillons de Vichy

 

sur la modernisation d’agriculture française servent à affiner les projets de planification de Jean Monnet. [5]

C’est par mimétisme que les tracteurs ont fini par se diffuser par arriver dans les petites fermes, où ils n’étaient pas forcément rentables « parce que les humains désirent selon les désirs des autres, et parce que les tracteurs sont vite devenus dans les campagnes des emblèmes, des symboles de modernité » 6  

Les tracteurs américains inondèrent le marché français, transformant radicalement le rapport à l’agriculture et, plus profondément, le rapport à l’homme au niveau sociologique. Comme l’a analysé Jérôme Fourquet, on bascule dans la « France d’après », une société beaucoup moins patiente, accédant à une société de consommation délirante. De plus, les rapports entre agriculteurs baissent au vu du passage des chevaux aux tracteurs, on entendait beaucoup de voix et de chants dans les campagnes, ce n’est plus le cas (cf. annexe 1 p. 20)

L’impératif de modernisation fut donc porté par une élite technocratique, notamment le corps du Génie rural, influencée par les modèles d’efficacité observés dans l’Allemagne nazie. Pour ces modernisateurs, le sol n’était plus un patrimoine mais un outil de production qu’il s’agit de façonner. L’instrument majeur de cette rationalisation fut le remembrement rural. La loi du 9 mars 1941, initiée sous Vichy, constitua le cadre juridique de cette transformation.

Sous l’impulsion d’Edgard Pisani et de sa loi d’orientation agricole de 1960, le remembrement s’accéléra considérablement. Entre 1945 et 2006, plus de 16 millions d’hectares furent remembrés. Cette rationalisation eut un coût écologique considérable : entre 1945 et 1983, plus de 835 000 kilomètres de haies disparurent du paysage français. [6]  Cette destruction créa énormément de problèmes : érosion des sols, disparition de la biodiversité (qui nécessitera plus d’intrants pour la protection des plantations), perturbation des cycles hydriques. 

 

1.2. L’élargissement européen comme premier déséquilibre

 

La création de la Politique Agricole Commune en 1962 visait à augmenter la productivité et garantir la sécurité alimentaire européenne. Cependant, dès sa mise en œuvre, elle fut minée par des concessions commerciales compromettant sa capacité à garantir une véritable souveraineté alimentaire. Le Dillon Round (1960-1961) constitua un tournant stratégique majeur : sous la pression américaine, l’Europe accepta d’établir des droits de douane nuls sur le soja et les tourteaux, créant une dépendance structurelle aux protéines végétales importées.[7]

Cette concession établit un ‘complexe soja’ conférant aux États-Unis un pouvoir considérable sur les systèmes d’élevage européens (farine animale). La France importe aujourd’hui environ 3 millions de tonnes de tourteaux de soja par an, nécessitant une surface agricole exploitée à l’étranger équivalente à trois départements bretons.

Les élargissements successifs de l’Union européenne transformèrent profondément les équilibres concurrentiels. L’adhésion de l’Espagne en 1986 modifia la géographie agricole européenne. Bénéficiant d’un climat favorable et de coûts de production inférieurs, l’Espagne supplanta progressivement la France sur les marchés des fruits et légumes. L’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale à partir de 2004 (PECO) amplifia ces déséquilibres. La Pologne devint un concurrent redoutable sur les productions de volume, notamment la volaille et les pommes.

Face à cette intensification de la concurrence intra-européenne, la France privilégia systématiquement la compétitivité hors prix. Cette orientation eut un effet pervers : la marginalisation des productions de cœur de gamme. Aujourd’hui, un poulet sur deux, deux poires sur trois et trois raisins de table sur quatre consommés en France sont importés. La France, premier producteur agricole de l’UE, est devenue importatrice nette de produits agricoles vis-à-vis de ses partenaires européens.

 

 

1.3. Le paradoxe politique du paysan

 

Malgré son importance stratégique, l’agriculture est devenue un angle mort politique. La question agricole n’est plus abordée dans sa dimension stratégique globale mais uniquement dans le cadre technique des négociations PAC. Ce paradoxe s’enracine dans une longue histoire de méfiance entre l’État et la paysannerie, les jaqueries ayant durablement marqué l’imaginaire politique français.

Avec la PAC et les lois d’orientation gaullistes, tout est pensée au service de l’expansion industrielle. L’agriculture doit libérer de la main-d’œuvre pour les usines qui surgissent entre 1946 et 1947, la population paysanne, chute, passant de 7 millions de personnes à moins de 3 millions. C’est le plus grand ‘plan social’ que la France a connu.

Aujourd’hui, la paysannerie française subit une pression administrative qualifiée de tyrannie des gratte-papiers. Les agriculteurs consacrent en moyenne un tiers de leur temps de travail à des tâches administratives. Une majorité se rémunère à un taux horaire inférieur à 70 % du SMIC, et plus de 10 % vivaient grâce au RSA en 2021, une situation aussi absurde qu’humiliante.

Cette précarité se double d’une détresse psychologique alarmante. Le taux de suicide dans le monde agricole est deux fois plus élevé que la moyenne des autres professions. Le secteur vitivinicole n’est pas épargné : 86 % des viticulteurs du Languedoc présentent des signes de burnout. Cette crise n’est pas seulement un drame humain mais représente une vulnérabilité stratégique, sans agriculteurs, il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire.

 

PARTIE II. Quand l’excellence crée la dépendance

 

2.1. Sublimer le vivant : savoir-Faire, diversité et labels comme vecteurs d’Identité

 

     L’identité agricole française repose sur une singularité spatiale et temporelle unique. Le territoire offre une diversité exceptionnelle de climats et de sols créant une mosaïque de terroirs aux caractéristiques distinctes. L’agriculture, contrairement à l’industrie, est un système vivant soumis par essence à l’incertitude climatique, biologique et sanitaire. Le génie de l’agriculteur français réside dans sa capacité à sublimer cette part d’incertitude, à transformer les contraintes naturelles en atouts qualitatifs.

Cette alchimie est protégée par les Signes d’Identification de la Qualité et de l’Origine, dont les AOP et IGP constituent les piliers. Ces labels garantissent l’authenticité de l’origine et la pérennité des savoir-faire traditionnels. Ils constituent de véritables instruments de puissance douce, des vecteurs de ‘gastrodiplomatie’ qui exportent l’identité française.[8]

Le système français d’Appellation d’Origine Contrôlée, dont l’INAO est le garant depuis 1935, a inspiré l’Union européenne pour la création du système AOP/IGP européen. La viticulture française, avec ses innombrables appellations, a réussi à imposer une grammaire universelle de l’excellence vinicole. Le vocabulaire français - terroir, cru, château, millésime - s’est imposé internationalement.

Cette puissance symbolique se traduit par une capacité d’influence géopolitique réelle. Le combat pour la reconnaissance internationale du terme ‘Champagne’ illustre cette capacité à imposer des normes protectrices, même si des batailles juridiques persistent, notamment aux États-Unis où des producteurs californiens continuent d’utiliser abusivement le terme malgré les accords internationaux.

 

 

2.2. La dérive de la spécialisation haut de gamme

 

La concentration sur les segments premium s’est révélée être un piège. En privilégiant la différenciation qualitative, la France a progressivement abandonné les productions de cœur de gamme qui constituent le socle de la souveraineté alimentaire, les produits de nécessité. Les chiffres de la dépendance sont éloquents : 50 % de la consommation de poulets et 85 % des tomates transformées sont importés.

Cette dépendance protéique, héritage du Dillon Round, pose également des questions environnementales majeures. La culture intensive du soja en Amérique du Sud contribue à la déforestation de l’Amazonie et du Cerrado brésilien. Le cas des farines animales dans les années 1990 illustre les dangers de ces dépendances : l’encéphalopathie spongiforme bovine résulta de pratiques aberrantes d’alimentation animale, l’incorporation de farines de viande dans l’alimentation de ruminants herbivores créant une catastrophe sanitaire majeure.

Même la filière viticole n’échappe pas aux turbulences. Elle fait face à une triple crise simultanée : conjoncturelle, structurelle et climatique. La consommation de vin par habitant en France a chuté de 135 litres en 1960 à 41 litres en 2023, ce qui le rend davantage dépendant des exportations. Mais sur le marché mondial, la part française en volume a régressé de 22 % à 12 % en 2023.[9] La superficie du vignoble devrait passer sous les 750 000 hectares en 2025.

 

 

2.3. Le coût caché de la qualité

 

La pratique française de surtransposition des normes européennes crée un désavantage concurrentiel structurel au sein même du marché unique. Les agriculteurs français se retrouvent soumis à des contraintes plus lourdes que leurs concurrents européens sans valorisation suffisante. L’exemple des néonicotinoïdes pour la betterave illustre cette dynamique contreproductive : l’interdiction totale maintenue par la France, sans alternatives agronomiques viables, a affaibli la filière sucrière face à la concurrence européenne.  

La répartition de la valeur constitue un autre facteur de fragilisation. Les agriculteurs ne captent que 6,5 euros sur 100 euros d’achats alimentaires. Cette captation oligopolistique crée une asymétrie : les consommateurs paient plus cher tandis que les producteurs sont rémunérés moins pour leur travail. Cette compression des revenus se traduit par une précarité généralisée, avec un endettement moyen de 266 000 euros par exploitation. Ils n’arrivent même plus à louer un tracteur seul. Alors qu’on est le premier bénéficiaire de la PAC, cela ne fait pas sens.  

 

PARTIE III. Quand la finance découpe l’autonomie alimentaire

 

3.1. Une concurrence déloyale institutionnalisée

 

     L’Union européenne poursuit une politique d’ouverture systématique, signant des accords sans exiger de mesures miroirs pour protéger son agriculteur. Cette asymétrie normative crée une concurrence structurellement déloyale. Le principe est simple, si l’on impose à ses producteurs des standards élevés, il est cohérent d’interdire l’importation de produits ne respectant pas ces mêmes standards.

Le soutien à l’Ukraine illustre brutalement cette dynamique. L’exemption totale de droits de douane a triplé les importations de poulets et multiplié par six les céréales, alors que les productions ukrainiennes ne respectent qu’environ 33 % des réglementations européennes. Cette concurrence est structurellement inégale ; coût de la main-d’œuvre entre 200 et 300 euros mensuels, surfaces gigantesques sur terres noires fertiles, absence de contraintes environnementales comparables. L’aide à l’Ukraine ne doit pas sacrifier l’agriculture française. L’accord UE-Mercosur promet d’amplifier cela, autorisant des importations de viande produites avec 150 pesticides interdits dans l’UE.

 Les filières d’excellence sont devenues des otages géopolitiques. Le conflit Boeing-Airbus s’est traduit par des taxes américaines de 25 % sur les vins tranquilles français, coûtant 560 millions d’euros à la filière entre 2019 et 2021. La Chine a ciblé le Cognac de surtaxe en riposte à l’enquête européenne de dumping sur les véhicules électriques, illustrant comment les productions premium deviennent des boucs émissaires d’ajustement dans les rapports de force, un droit compensatoire qui coûte à la France.  

 

3.2. La terre comme actif spéculatif

 

L’agriculture fait face à l’accaparement progressif du foncier par des capitaux extérieurs. La valeur totale des terres agricoles françaises était estimée à 224 milliards d’euros en 2018. Cette financiarisation touche particulièrement les vignobles prestigieux. Des investisseurs chinois ont massivement acquis des châteaux bordelais, créant une bulle spéculative rendant l’installation de jeunes agriculteurs quasiment impossible.

Au-delà du cas viticole, des fonds d’investissement acquièrent discrètement de vastes surfaces. Les marchés du carbone créent de nouvelles opportunités spéculatives : des investisseurs acquièrent des terres pour les convertir en puits de carbone et vendre les crédits générés. Cette stratégie soustrait des surfaces cultivables à la production alimentaire, aggravant les tensions foncières.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant que 60 % des installations se font hors cadre familial, nécessitant l’achat ou la location sur un marché tendu. Cette barrière à l’entrée compromet le renouvellement générationnel et l’émergence de nouveaux modèles agricoles, notamment agroécologiques.

 

3.3. La dépendance aux intrants

 

L’agriculture française est en dépendance totale aux énergies fossiles et aux intrants chimiques importés. Le coût des intrants a explosé : hausse de 75 % pour les engrais en 2022, conséquence du conflit ukrainien et des sanctions contre la Russie. La dépendance aux engrais phosphatés et potassiques produits principalement en Russie, Biélorussie et au Maroc rend la France otage des tensions internationales.

 

Le machinisme agricole français a perdu ses champions nationaux, absorbés par des groupes internationaux. Aujourd’hui, quand un agriculteur français utilise un tracteur connecté John Deere ou des semences Monsanto, il ne fait pas que cultiver ses champs. Il génère des données. Énormément de données. Type de sol, météo locale, rendements, dates de semis, traitements utilisés… Toutes ces informations partent directement vers les serveurs des géants américains.

Ce sont eux qui collectent, qui stockent, qui analysent, conférant à des acteurs privés étrangers une connaissance fine du potentiel productif français.  

Et le problème, c’est que celui qui possède les données contrôle le marché, c’est une asymétrie informationnelle. Concrètement, ces entreprises savent avant tout le monde quelles seront les récoltes, région par région. Ces tracteurs et machines connectés sont de véritables chevaux de Troie numériques. L’Europe n’a pas de régulation efficace sur la propriété de ces données. Cette situation crée une dépendance structurelle dangereuse.  

Cela pousse à acheter toujours plus. On revient au constat de la société de consommation. On achète des pièces de la même marque pour que la machine fonctionne normalement, notamment pour John Deer, et cela fonctionne toujours mieux grâce à la récupération de données qui améliore les machines et donc les rendements. Les agriculteurs se retrouvent enfermés dans des systèmes propriétaires : ils doivent acheter les semences, les engrais, les logiciels, tout chez le même fournisseur. Impossible de changer sans tout perdre. Pendant ce temps, les multinationales utilisent ces données temps réel pour faire de la spéculation financière sur les rendements agricoles. Elles peuvent anticiper les pénuries, spéculer sur les prix, orienter les marchés. L’agriculteur, lui, reste dépendant.

 

3.4. L’instrumentalisation des activistes à des fins d’ingérences

 

L’élevage fait face à une intense pression informationnelle, perçue par beaucoup comme un encerclement médiatique et cognitif. L’activisme en faveur du bien-être animal bénéficie de financements très importants provenant de fondations américaines, notamment l’Open Philanthropy Project, dont les ressources sont liées aux milliardaires de la Silicon Valley. Ces financements s'inscrivent dans une stratégie qui, selon les critiques, cherche à déstabiliser l’élevage conventionnel pour faciliter l’acceptation des alternatives technologiques comme la viande cellulaire ou les protéines de synthèse. Cette convergence d'intérêts entre l'activisme idéologique et les ambitions commerciales des investisseurs de la foodtech n’est pas fortuite. Ces investisseurs, conscients des difficultés de leurs produits à concurrencer directement les produits animaux traditionnels, pourraient chercher à délégitimer l’élevage existant afin de préparer le marché. L’activisme anti-élevage remplit cette fonction indirectement : en exposant les failles de l'élevage, il contribue à préparer le terrain psychologiquement pour les substituts.

Des associations comme L214 reçoivent ainsi des dons de la fondation OP, ce qui est interprété par le secteur agricole comme un appui stratégique visant à accélérer la remise en question de la filière bovine et de l'élevage dans son ensemble.  

Cette guerre informationnelle exploite les préoccupations légitimes sur le bien-être animal et l’impact environnemental, créant un phénomène d’« agribashing » qui stigmatise les agriculteurs. La crise de la Loi Duplomb en 2025 constitue un cas d’école. Transformée en « Loi Poison » par ses opposants, cette loi technique visant à sécuriser juridiquement l’usage de produits phytosanitaires fut victime d’une mobilisation massive : une pétition record de 1,3 million de signatures mobilisant des peurs sanitaires. Les agriculteurs sont soit vu au mieux comme des écervelés influencés par les lobbyistes, ou, au pire, comme des monstres sans vergogne, qui pillent la nature dans un but de capitaliste. Les promoteurs de la loi ont perdu le terrain narratif malgré leur victoire institutionnelle au Parlement. Les opposants, maîtrisant les codes de la communication émotionnelle virale, peuvent imposer leur récit face à des défenseurs disposant de légitimité institutionnelle mais incapables de mobiliser émotionnellement.

  

Cette défaite cognitive, malgré la victoire institutionnelle, préfigure de futures offensives et souligne l’urgence pour le monde agricole de développer ses capacités d’influence informationnelle. Une question peut se poser : le monde agricole, sans le soutien de l’opinion publique, n’a-t-il pas déjà perdu la guerre ?

 

 

Conclusion

 

     La plupart des agriculteurs ne produisent même plus leur propre alimentation, ce qui se joue, c’est aussi une guerre contre la subsistance. La production agricole française a été divisé par dix en un demi-siècle. On a sélectionné les agriculteurs, contraint les survivants à agrandir l’exploitation. Elles sont maintenant si cher qu’elles deviennent intransmissibles. La dépendance des gens au pouvoir du capital est passé par la destruction de leur autonomie. Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art, d’exploiter le travail, mais encore l’art de dépouiller le sol.

L’agriculture française se trouve confrontée au constat amer d’avoir progressivement échangé son autonomie sur les productions de base contre une excellence symbolique à l’exportation. Cette stratégie de compétitivité hors prix, tout en construisant un capital réputationnel considérable, n’a pas protégé le pays contre les déstabilisations structurelles de la guerre économique mondiale, et conséquemment l’érosion de sa souveraineté alimentaire.

Il se révèle un triple mécanisme de fragilisation. D’abord, une trajectoire historique qui, depuis l’après-guerre et la dépendance à l’aide américaine, a progressivement subordonné l’agriculture aux impératifs du marché mondial. Ensuite, un paradoxe où l’excellence qualitative a masqué l’abandon des productions essentielles à la souveraineté quotidienne. Enfin, une instrumentalisation étrangère où l’agriculture est devenue vecteur dans les négociations commerciales et cible privilégiée dans les conflits économiques.

L’agriculture est minée de toutes parts. À ces menaces externes s’ajoutent des incohérences internes. En quelques sortes, on finance le problème.

L’enjeu dépasse l’économique. Il touche au cœur de la souveraineté nationale. Cet enjeu engage la dignité d’une paysannerie exsangue, confrontée à la précarité et à la stigmatisation. Il détermine enfin la capacité à construire un modèle résilient face aux changements climatiques et énergétiques à venir, qui bouleversent l’acidité du vin par exemple.

La reconquête de l’autonomie nécessite de changer radicalement les règles du jeu. L’agriculture est le fondement matériel de toute civilisation. Sa refondation sur des bases écologiques et sociales justes constitue le défi vital du XXIe siècle, c’est le cas de l’écrire…

 

 

 

Notes de bas de page 

 

1] La compétitivité hors prix ou structurelle est la capacité à imposer ses produits ou services indépendamment de leur prix. 

[2] Être locavore, c'est consommer essentiellement des aliments produits à proximité de chez soi.

[3] Ces chiffres positionnent le secteur viti-vinicole comme un véritable outil de puissance nationale, combinant poids économique et influence culturelle. Le vin français représente ainsi simultanément un moteur d’exportation, un vecteur d’emploi dans les territoires ruraux et un instrument de soft power comparable à la haute couture ou au cinéma dans la projection internationale de l’identité française.

[4] Jean Monnet avait passé de nombreuses années aux États-Unis comme banquier d’affaires et conseiller, nouant des relations étroites avec les élites financières et politiques américaines. Cette proximité explique en partie l’orientation atlantiste de la reconstruction française et l’acceptation d’une dépendance initiale vis-à-vis de l’aide américaine, perçue par Monnet comme le prix nécessaire à payer pour la modernisation accélérée du pays.

[5] Dès 1940, le gouvernement de Vichy met en place l’incorporation paysanne, Système de cogestion, de l’agriculture par l’État et par un syndicat unique, voulue par les élites rurales, pour contrôler le monde paysan et le rendre plus productif.  6 Citation tirée de la revue dessinée Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement, de Inès Léraud & Pierre Van Hove, Delcourt 2024.

[6] Cette destruction représente l’équivalent de vingt fois le tour de la Terre en linéaire de haies disparues, constituant l’une des plus vastes transformations paysagères d’Europe occidentale. Les conséquences écologiques sont aujourd’hui reconnues comme catastrophiques, et des programmes de replantation tentent laborieusement de reconstituer une partie de ce patrimoine écologique détruit.

[7] Aujourd’hui encore, toute tentative européenne de reconquérir son autonomie protéique se heurte à cette dépendance historique institutionnalisée.

[8] À l’instar du soft power, l’excellence culinaire française façonne les représentations internationales et crée une adhésion émotionnelle au valeurs françaises bien au-delà de ce que pourrait accomplir la diplomatie traditionnelle.

[9] Cette érosion de la part de marché mondiale résulte de la concurrence des « nouveaux mondes » viticoles - Australie, Chili, Argentine, Afrique du Sud - qui ont su proposer des vins standardisés, accessibles et bien marketés, s’adressant à des consommateurs internationaux peu familiers de la complexité des appellations françaises.

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Ouvrages

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Rapports et documents institutionnels

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